La nomination en janvier 2004 du Préfet originaire du Maghreb, Mr A. Dermouche, a suscité une vive polémique. Nombreux sont ceux qui soupçonnaient le gouvernement Raffarin de promouvoir non pas des compétences politiques mais une identité ethnique. Ce débat, dont Aissa Dermouche n’est qu’un cas symptomatique, illustre la tension issue de deux injonctions simultanés et parfois contradictoires de la société française : la nécessaire représentation des personnes issues de l’immigration dans le champs politique, et l’expression du « mérite » dans les sociétés démocratiques modernes qui se proposent de juger les individus non pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils font.Accusé à certains égards de mettre à mal les principes républicains et de stigmatiser par la même occasion une population en la désignant uniquement par ses origines, la discrimination positive est au cœur de cette tension. Ainsi, il est d’usage en France de dénoncer la pratique des quotas, en montrant du doigt les prétendues déficiences du modèle Anglo-saxon qui apparaît alors comme un véritable « repoussoir ». Aujourd’hui aux Etats-Unis, Barack Obama a une grande chance de devenir Président de la première puissance mondiale. En France, il n’en demeure pas moins que l’absence de représentativité politique des personnes issues de l’immigration est une lacune importante du modèle républicain, alors même que la participation citoyenne et politique est au centre de la lutte symbolique contre le communautarisme. La première difficulté est donc celle de l’accession de cette population à des postes à véritables responsabilités politiques.
Ce sentiment de décalage par rapport aux organisations politiques relève moins d’une incapacité des acteurs à comprendre et analyser les mécanismes à l’œuvre dans cet univers, que d’une difficulté à adopter les conduites appropriées. Ainsi aux « grands discours » et aux successions, l’on préfère « le face à face » et le « parler franc ».
Pour gérer ce malaise propre aux déclassés vers le haut, certains d’entre eux auront alors tendance à se rapprocher des quelques personnes qui leur ressemblent, afin de réduire le sentiment de distance et d’isolement qui est le leur. D’autres vont choisir de « faire de la politique autrement ». Evitant les couloirs du monde politique ils cherchent alors à concilier leur engagement avec leur origine sociale et ethnique. Cette orientation s’exprime bien souvent par la volonté affichée d’être « sur le terrain » loin des « débats de politiciens ».
L’exemplarité aux yeux du monde politique : Qu’elle soit imposée par le regard d’autrui ou revendiquée par les acteurs eux-mêmes, la différence ethnique est avant tout une caractéristique collective. Ainsi lutter contre l’image avilissante que l’on prête parfois à la population issue de l’immigration ne doit pas être interprété uniquement comme l’expression d’un « réflexe communautaire ». Cette démarche sert avant tout les intérêts des acteurs puisque exister par sa différence nécessite que celle-ci soit perçue comme positive. Dès lors, grâce à leur statut de « politiciens respectables » les acteurs ont le sentiment d’incarner une figure « positive » des personnes issues de l’immigration. Ils se présentent alors comme un « modèle d’intégration », le parfait contre le point de « l’immigré délinquant ». D’une certaine manière, la réussite des personnes issues de l’immigration se veut un exemple ou un « contre exemple » mettant à mal les représentations collectives.
Ainsi, d’un point de vue macro-social, il s’agit de résoudre le dilemme suivant : comment favoriser l’entrée des populations issues de l’immigration dans le monde politique sans pour autant déroger à la règle du mérite et à la défense de l’intérêt général. Dès lors, pour justifier la relative fermeture de la sphère politique, on évoque bien souvent l'incapacité des personnes issues de l’immigration à sortir de leurs problématiques identitaires et par voie de conséquence leur inaptitude à se porter garantes de l’intérêt général. D’une certaine manière, c’est à un déni de légitimité auxquelles se heurtent les populations immigrées.
On peut alors se demander de quelle manière les personnes issues de l’immigration engagées en politique perçoivent et interprètent cette situation. La signification qu’elles donnent à leur engagement est-elle nécessairement contradictoire avec les principes du modèle républicain ? Ces acteurs ethniques n’ont-ils pas eux aussi à gérer des tiraillements forts, partagés entre le désir de faire valoir leur spécificités dans le champs politique et celui d’être considérés comme des individus « identiques aux autres » ne devant leur place qu’à leur mérite ?
Farid SAIDANI et Béatrice HAGUNMULER
11 août 2008




